Shadow of the Beast IV

Troisième partie

Sur le chemin le séparant de Derkaran, la ville où chaque année avait lieu le tournoi des hommes forts du pays, Aarbron s’arrêta dans les champs bordant le fleuve Ornel Lui pour y cueillir un bouquet des plus belles fleurs qu’il lui ait été donné de voir. Il se dit que sur la route, il rencontrerait très certainement quelques femmes seules ou délaissées par leur mari que ces quelques fleurs des champs pourraient séduire. Aussi, plein de ce nouvel espoir, il repartit le coeur léger.
Quand Aarbron franchit la porte nord colossale de Derkaran, il sentait à la fois la rose et le lilas, la fraîche violette sauvage printanière et la jacinthe. D’aucun aurait pu penser qu’il s’était imprégné de l’odeur enivrante des fleurs de la région, mais lui, Aarbron, savait bien qu’il s’agissait en fait du parfum de femmes que le destin avait agréablement semées sur sa route. Aussi, son entrée ne passa pas inaperçue et quelques canailles à l’odorat développé et devinant en lui un des participants au fameux tournoi de la ville, trouvèrent amusant de le surnommer Le Dandy Parfumé. Fort heureusement pour eux, Aarbron n’eut pas vent de ce coup bas, sinon n’aurait-il pas manqué de redresser quelques pifs et déchausser quelques mauvaises molaires. Après s’être copieusement restauré dans l’une des nombreuses auberges de la ville, Aarbron se dirigea d’un pas leste vers l’arène principal située dans la plus vieille partie de la cité. Pour s’inscrire au tournoi, il dut se délester d’une pièce d’argent, ce versement couvrant en partie les tors qui pourraient lui être faits pendant le tournoi. Une heure plus tard devaient débuter les premières épreuves servant à écrémer la masse des candidats et à l’issue desquelles auraient lieu les premiers combats à mains nues. Pour Aarbron, ces premières épreuves de force ne devaient être qu’une simple formalité. Ce fut d’ailleurs à ce moment précis que les premiers regards intéressés commencèrent à se tourner vers lui, tant sa carrure ne permettait de prédire la puissance et l’habileté dont il faisait montre à chaque nouvelle épreuve. Au passage, il anéantit quelques records que détenait depuis des années un certain Bruviac, une montagne de muscles au bulbe atrophié, nourrie au rocher que l’on broie et à la barre d’acier que l’on plie. Quand Aarbron pulvérisa le record de lancé de tronc d’arbre que Bruviac avait mis dix ans à conquérir, ce-dernier sembla en prendre ombrage, tout du moins c’est ce qu’il aurait peut-être fait s’il avait été quelqu’un de raffiné et d’instruit, or Bruviac n’était rien d’autre qu’une brute épaisse, aussi ne trouva-t-il rien d’autre à faire pour apaiser sa colère que d’écrabouiller du poing le malheureux candidat assis non loin de là.

Aarbron, lui, s’amusait beaucoup des pathétiques emportements de colère de son adversaire direct, aussi il ne manquait jamais d’en rajouter un peu en lui jetant de largessourires à chaque nouvel exploit, ce qui ne manquait pas d’entretenir la colère de la brute.
Mais aussi fort fut Aarbron, il n’était pas toujours le plus fort, aussi Bruviac fut-il fort
satisfait de battre son principal adversaire à la course de vitesse, satisfaction qu’il ne manqua pas d’exprimer de la plus bruyante des manières, ainsi qu’à la détente horizontale, plus vulgairement appelée saut en longueur où il battit même son précédent record.
Aussi étrange que cela pusse paraître, les jambes d’Aarbron n’étaient proportionnellement pas aussi fortes que le reste de son corps. Mais il ne s’en offusqua pas, «cela viendrait…».

En fin de journée, à l’issue de sa première participation aux épreuves de force de Derkaran, Aarbron était le premier candidat à obtenir le plus grand nombre de points juste derrière Buviac. D’ailleurs, jamais aucun participant ne s’était approché autant du champion et il fut donc naturellement qualifié pour les combats qui devaient avoir lieu l’après-midi du lendemain, ainsi que six autres brillants candidats dont les résultats furent quelque peu ternis par le niveau exceptionnel des deux premiers.
Aarbron ne se sentant pas particulièrement fatigué par sa journée se dit qu’il passerait bien quelques agréables moments en compagnie des plus belles femmes de la cité, qui depuis la fin des épreuves n’avaient cessé de le couver du regard. Il n’eut pas besoin de beaucoup forcer le destin pour que son souhait se réalise.
Après quelques parties de jambes en l’air, Aarbron se coucha rassasié et dormit comme un bébé. Sacré Aarbron…

Le lendemain, une longue journée l’attendait où il devrait faire montre de toute sa puissance s’il voulait l’emporter.

À suivre…

Shadow of the Beast IV

Deuxième partie

Aarbron voyagea longtemps. Après avoir laissé derrière lui les montagnes sacrées de Karamoon, il contourna par l’est le lac rose d’Erthaphelm, haut lieu de pèlerinage pour les ivrognes, dont les eaux liquoreuses étaient exploitées et vendues en fioles dans tous les pays voisins. Il s’y arrêta quelques jours pour goûter au produit de la fermentation naturelle des fruits innombrables bordant les rives du lac qui s’y écoulaient en ruisseaux parfumés et repartit le coeur léger.
Quand il fut sorti de la Forêt aux Perles, délimitant naturellement Karamoon et le royaume multicolore, il remonta le fleuve Elam Dinn. Il n’était à présent plus très loin du terme de son voyage, les terres arides où sa famille avait toujours vécu, et où sa soeur Elana habitait encore la petite masure dans laquelle Zelek s’était emparé de son fils Irsion.

Les souvenirs du combat avec Zelek dans son lugubre château semblaient à présent si loin pour Aarbron, de l’ordre du cauchemar ayant eu malgré tout une fin heureuse, puisqu’il avait pu libérer Irsion et le ramener à Elana. Néanmoins, aussi brumeux que puissent lui paraître ses souvenirs, Aarbron portait encore dans sa chaire les traces de son combat avec le sorcier noir de Karamoon, une terrible cicatrice qui lui barrait la poitrine.

Sans trop y penser, Aarbron glissa sa main droite dans l’encolure de sa veste et suivit machinalement du bout des doigts le long sillon de sa blessure. Mais la sensation était différente et Aarbron émergea à contre-coeur de ses pensées; c’était comme si la profonde cicatrice avait réduit en peu de temps. Elle avait été une profonde entaille, mais aujourd’hui il lui était difficile en la palpant d’en redécouvrir les reliefs. Une surprenante régénération des tissus qu’il mit sur le compte de sa forme physique actuelle et accessoirement sur les effets secondaires occasionnés par l’absorption en quantité des eaux de vie du lac. Il sourit légérement à cette pensée, car sa dernière virée en galante compagnie près des rivages d’Erthaphelm l’avait laissé sur le carreau. Il avait émergé un jour plus tard, dépouillé et nu comme un ver…

Malgré tout, il lui semblait que son long voyage l’avait encore endurci. Certes, pour payer son voyage, il avait dû accepter de participer aux tâche les plus ingrates et qui généralement réclamait de la force et une grande endurance. Qu’il ait à charrier des pierres aussi lourdes que lui pour la reconstruction d’une cité ou à s’improviser bûcheron lors de sa traversée de la Forêt aux Perles, il n’avait pas le souvenir d’avoir auparavant effectué de tâches aussi dures tout en y prenant en quelque sorte du plaisir. Oui, il ne se l’avouait qu’aujourd’hui, mais après son combat avec Maletoth, il avait progressivement pris plaisir à repousser les limites que son corps s’était toujours évertué à lui imposer. Maintenant qu’il y pensait, cette force nouvelle s’était accompagnée d’une humeur changeante. Il avait de plus en plus de mal à gérer la présence d’autres hommes forts dans son voisinage et ne perdait désormais plus une seule occasion de briser quelques mâchoires, et ce, quelque soit la taille et la carrure de son opposant. Concernant les femmes, il avait l’impression de rattraper le temps que lui avait fait perdre ses déboires passés et sa quête. Si les marins sont supposés avoir une femme dans chaque port, Aarbron, lui, les collectionnait dans tous les villages qu’il traversait. Fervent adepte des tavernes et de tout endroit où la bière et le vin frais coulent à flot de barriques bienventrues, il ne perdait jamais une occasion de raccompagner une demoiselle… pour lui conter ses aventures.

A vrai dire, la main toujours posée sur sa poitrine, Aarbron avait l’impression de ne plus réellement être le même homme. Son voyage qui était censé le ramener vers sa soeur et son  neveu était presque passer au second plan, et s’il n’était plus très loin de la ferme familiale, c’était désormais à contre-coeur qu’il envisageait son retour au bercail et la vie monotone sur les hauts plateaux de son enfance.

De toute façon, tout ceci devrait attendre encore quelques jours. Sur la route, il avait entendu parlé de la fête célébrée chaque année dans la ville Derkaran qui consacrait l’homme le plus fort de la région. Encore une occasion pour Aarbron de faire montre de sa puissance et pourquoi pas, de dévoyer quelques donzelles des environs… «le plus possible», chuchota-t-il le sourire aux lèvres.

À suivre…

Shadow of the Beast IV

Première partie

beast3_09Cela avait été rudement difficile, mais Aarbron était parvenu à rassembler les artéfacts que lui avait réclamé Rekann. Faisant face au vieillard décrépi, il posa à ses pieds le crâne de Louq-Garou, la lourde masse d’arme du redoutable Pendek, une fiole contenant la Quintessence de l’Être, ainsi que les deux cristaux de Hodag qui miroitaient tels des joyaux. Rekann s’était voûté plus qu’il ne l’était déjà afin d’observer ce fabuleux trésor. Il tendit les deux bras comme s’il avait eu l’intention de s’en saisir, mais ses mains s’arrêtèrent à quelques centimètres, alors que son visage esquissait une grimace de douleur. Il respira profondément, se redressa et parla d’une voix frêle : « Tu as accompli la lourde tâche que je t’avais confié et en ce sens, tu as été remarquable. A moi d’accomplir la mienne… ». Rekann ferma les yeux puis serra les poings. Le sol sembla frémir sous les pieds d’Aarbron et le ciel s’obscurcit. Les quatre artefacts s’étaient élevés dans les airs et flottaient désormais à hauteur de visage. Quand Rekann ouvrit à nouveau les yeux, les quatre objets magiques fusionnèrent, formant une boule blanche éclatante dont l’intensité lumineuse aveugla Aarbron. Mais avant qu’il ait eu le temps de lever un bras pour se protéger les yeux, il sentit que la boule investissait son corps et l’imprégnait de sa magie. Ses blessures cicatrisaient déjà, alors qu’une force nouvelle semblait à présent couler dans chacune de ses veines et alimenter chacune de ses innombrables cellules.

Aarbron tituba une seconde, mais lorsqu’il retrouva pied, il sembla à Rekann qu’il avait devant lui un autre homme, un homme qui aurait pu faire cesser d’un battement de cil le mal qui régnait encore à Karamoon.

Aarbron savait qu’il était temps pour lui de partir à la recherche de son ennemi juré. Sans dire un mot, il tourna les talons et s’en alla en direction de la montagne. Il ne savait pas exactement pourquoi il avait choisi de prendre ce chemin, c’était en fait comme si tout son être était poussé par une force mystérieuse.

Après plusieurs heures de marche, Aarbron arriva dans une lugubre vallée, où l’herbe tendre luttait pour survivre au milieu d’un marécage de boues et de fluides acides. L’air semblait vicié, et l’atmosphère lourde d’une présence malsaine. Aarbron avança, faisant tout particulièrement attention à ne pas mettre un pied dans l’eau glauque de laquelle émanait de petites fumerolles. Devant lui, il ne s’emblait rien y avoir, que le marécage à perte de vue ; l’instant d’après, Maletoth se dressait devant lui, plus gigantesque et plus terrible que tous les ennemis qu’il avait déjà eu à affronter.

Pas un mot ne fut échangé, alors que Maletoth et son affreux visage aux yeux révulsés fendait déjà l’air et que ses mains s’apprêtaient à s’abattre sur le jeune homme. Aarbron esquiva et bondit tel un cabri pour atteindre un carré d’herbe saine. Plus loin, Maletoth faisait déjà volte face et révélant de cruelles dents encadrées par de vilaines babines, reprit sa course effrénée.

Aarbron n’écoutait que son corps et celui-ci lui disait de frapper, alors il tendit le bras droit et une terrible lumière jaillit de sa main pour aller frapper Maletoth au visage.

Le monstre était blessé et son sang se répandait sur la vase, formant bientôt une mare noire. Dans les yeux du monstre, Aarbron crut lire d’abord le doute qui le rongeait, puis la peur. Pour la première fois, Maletoth ressentait une angoisse qui lui serrait la gorge et quil’empêchait de hurler sa douleur. Mais Maletoth se reprit, car il savait que quoi qu’il arrive, le mal vivant en lui continuerait de vivre après lui. Alors il se remit à charger, mais les coups que lui portait Aarbron se faisaient de plus en plus précis, de plus en plus violent.

Quand Maletoth put enfin hurler, l’instant d’après, il s’effondrait et mourait. Mais avant que son cadavre ait eu le temps de toucher le sol, son organisme corrompu par le mal se désintégra sous les yeux d’Aarbron, voûté par la fatigue du combat.

Aarbron, en nage, reprenait difficilement son souffle; sa force surnaturelle semblait l’avoir abandonné au moment où il avait vaincu Maletoth. Recroquevillé, les mains appuyées sur ses genoux, il ne pouvait voir ce qui se tramait devant lui. Certes Maletoth était mort, mais l’énergie maléfique qui le rongeait depuis toujours, continuait d’exister et réclamait à présent un nouvel hôte. Et cet hôte était tout désigné en la personne d’Aarbron qui se tenait impuissant à proximité…

La noire boule d’énergie, concentré de pur mal, fila à toute allure vers Aarbron et le percuta de plein fouet dans l’abdomen. Notre héro, le souffle coupé, fut projeté tel un pantin désarticulé en arrière et alla s’écraser contre un rocher, au pied duquel il resta étendu pendant de longs instants.

Quand Aarbron reprit connaissance, un changement dont il ignorait pour le moment tout, était en train de s’opérer en lui. L’énergie maléfique qui s’était subrepticement immiscée dans son corps corrompait déjà ses organes et tissait dans sa chair les fils maléfiques qui devaient faire de lui le successeur de Maletoth… Quelle ironie ! Aarbron était en passe de devenir la nouvelle incarnation du mal sur Terre et ainsi de prendre la place de son pire ennemi qu’il venait juste de terrasser.

Le cœur d’Aarbron battit soudain plus vite… ses mouvements semblant plus incertains qu’auparavant. “C’est sûrement le choc !”, se dit-il intérieurement pour se rassurer. Pourtant, avant d’être projeté en arrière, il avait cru distinguer quelque chose qui le percutait… mais quoi ? Dans le doute, Aarbron se dit qu’il avait dû rêver et que tout ceci n’était qu’une des conséquences de son combat avec Maletoth, un quelconque choc post-traumatique, un cri d’alarme que lui enverrait son corps pour l’alerter qu’il était extrêmement fatigué et qu’il devait au plus vite prendre du repos.

Sur ce point, Aarbron ne se trompait pas beaucoup, car son corps, tout du moins la part encore humaine de lui tentait effectivement de l’alerter, mais Aarbron était à mille lieues de se douter de ce qui se tramait en ce moment à l’intérieur de lui, de la lutte effrénée, du combat d’ors et déjà perdu entre lui et la bête qu’il avait été et qu’il redevenait lentement…

Il lui fallait se calmer et se rafraîchir. Il se dirigea alors vers un fin ruisseau dont le filet d’eau clair de la taille du poing serpentait innocemment sur le sol fertile de la plaine. Il plongea ses mains tremblantes dans l’eau délicieusement fraîche et les retira en formant une coupe grâce à laquelle il comptait bien se désaltérer. Mais tout à coup, un reflet horrible s’imposa dans l’eau qu’il portait à sa bouche, l’image monstrueuse de son ancien lui, de son lui d’avant, lorsqu’il n’était qu’un esclave au service de la bête, une brute épaisse et accessoirement le meurtrier de son propre peuple… “Impossible !”. D’instinct, Aarbron bondit en arrière et se redressa le souffle court. Reprenant ses esprits, il refit quelques pas vers le ruisseau, se pencha prudemment, se préparant à contempler son propre reflet. “Ouf…”, il était lui-même, rien n’avait changé ; tout ceci n’était qu’un mauvais souvenir, le relent de son ancienne vie qui pendant un moment de faiblesse physique, en avait profiter pour se rappeler à lui. Décidément, cette journée n’avait pas fini de lui réserver des surprises. Oubliant déjà cette mésaventure, Aarbron s’agenouilla à nouveau au bord du ruisseau et but quelques gorgées d’eau claire.

Il était temps de partir. Aarbron se sentait maintenant suffisamment en forme pour faire quelques kilomètres de marche. Il pensait à sa soeur, à son petit neveu et au bonheur qu’il allait pouvoir goûter en leur compagnie. Lui qui se croyait libéré de tout. Mais Aarbron se trompait. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il n’était déjà plus vraiment lui-même. Oh ! Extérieurement son apparence était encore la même, mais intérieurement, une partie de ses organes avait déjà été digérés et remplacés par le mal qui le rongeait.

Heureux, Aarbron se mit en route. Cette fois-ci, il allait vers le sud. Le sud, où il comptait bien mener une existence paisible…

À suivre…